100 miles Sud de France – Récit de course de Vincent LEBRUN

164 kms 8126mD+ 9881mD- (source Trace de trail) en 30h50mn …

Mon récit pour partager cette expérience,  et vous permettre de mieux comprendre le cheminement vers une telle aventure. Pour ceux qui s’interrogent sur le pourquoi, le comment, et qui se disent sans doute « il est taré… »100 miles map

J’ai commencé à courir en école d’athlétisme, ce qui m’a inculqué toutes les bases d’entraînements (avec notamment les déclinaisons de la VMA), et toutes les valeurs de ce sport fondamental.

En plus de 30 ans de pratique, j’ai expérimenté beaucoup de formes et applications de ce sport, depuis le 800m sur piste, au cross, jusqu’aujourd’hui en ultra, en passant par le semi (1h11’), les raids, la CO, à chaque fois en conservant et adaptant les fondamentaux de l’athlétisme pour l’entraînement. Dès lors que j’obtiens une performance sur un type d’épreuve, avec le sentiment de  maitriser tous ses aspects et en bousculant mes limites, je passe à autre chose.

LES TRAILS

Fin 2008, je passe des raids (après une 2ème place sur l’ Aquilonia) au trail alors en plein essor, en me remettant à courir de manière exclusive. Je cours un peu tout et m’aligne sur les belles courses classiques que propose la Bretagne comme Guerlédan (14è en 2009), Aber Wrac’h (3è en 2009)… Puis hors de Bretagne avec Les Templiers en 2010 (93è/2500). En 2011, je profite de vacances pour tenter des courses de montagne, avec la Restonica (68kms/5000mD+), Aiguilles Rouges (50kms/4000mD+), et là ce fut douloureux car je découvrais un nouveau milieu, avec ses spécificités : altitude, technicité du terrain, longues montées en marchant, et surtout des descentes vertigineuses qui « cassent » les fibres…  Je m’adapte à nouveau en travaillant tous mes points faibles pour retenter ce format en montagne, car comme on dit, la montagne, ça vous gagne. En 2012 je concrétise sur une classique avec la 6000D (52è/1000). 2 mois après, j’enchaine avec l’Ultra de Belle-Ile (ou j’obtenais une belle 8ème place et 1er V1). A ce stade, je considère alors que je maîtrise les courses de durée jusqu’à 8h, même avec du dénivelé.

2013/2014

J’ai subi ensuite une sciatique qui m’a gêné pendant 2 ans. Courir en foncier restait possible jusqu’à 12 km/h max. Toute accélération ou forme de fractionné devenait proscrit. C’est ainsi que je me suis orienté gentiment sur du plus long. Comme tout traileur, la médiatisation de l’UTMB rend cette épreuve fascinante. Faire le tour du Mont Blanc en une course (165kms) non-stop parait fou, mais les copains qui courent cette épreuve, me convainquent petit à petit que ça doit être faisable. Avec le système de points, je ne peux prétendre alors à me pré-inscrire dès 2013 à l’UTMB. Et puis autant engranger de l’expérience sur ce format pour se faire plaisir le jour où il me sera possible de courir cet UTMB. Je choisis donc en 2013 de prendre le départ de l’UT4M à Grenoble (160kms avec 10000mD+). J’abandonne au bout de 70kms sur difficultés gastriques, et certainement un manque de mental pour surmonter la difficulté… Le gâteau était sans doute trop gros.

Grosse remise en question, et finalement je décide de procéder par étapes sur 2 ans. Je me projette en 2014 sur 2 ultras de 100kms. D’abord la CCC (101kms/6000mD+) ou je voulais passer le cap de finir une course de ce format, ce qui a été le cas mais encore avec des difficultés d’alimentation. 6 semaines plus tard, la Grande Traversée (110kms/5000mD+) ou je souhaite performer, et j’obtiens une  4ème place inattendue, avec une course parfaite sans pépins. Didier Lainé qui m’attendait sur le dernier km, pourrait témoigner que j’allumais encore… Donc je considère ce format maintenant maîtrisé aussi, et je sais que je peux courir plus long. A noter que le choix de ces 2 courses n’est pas anodin, car la Grande Traversée est le petite sœur du 100miles du SdF,  tout comme la CCC pour l’UTMB, avec en commun la 2éme partie (et même 2/3) des grandes courses. Avant ces ultras, je m’étais embarqué dans l’aventure organisée par Didier Lainé, du GR20 en seulement 4 jours. Je l’ai bouclé dans la douleur, mais cet épisode m’a certainement aidé à construire mon mental pour endurer des ultras plus longs. Le bilan 2014 m’a donc convaincu que je pouvais passer le cap d’un gros ultra de 165kms l’année suivante, et je me suis alors projeté sur ce 100 miles, puisque la Grande Traversée m’a réussi. A noter qu’avec la disparition de ma sciatique, j’ai repris progressivement les fractionnés, mais en transférant sur des montées/descentes. D’ailleurs depuis 2014, toutes mes séances (même les footings), se font sur des montées/descentes (« up and down » selon Chris Malardé), ce qui s’avère très ludique et bénéfique.

LA PREPARATION EN 2015

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Trail du Canigou

Je construis donc la saison 2015 pour cet objectif final du 100 miles. Dans l’ordre je cours d’abord des trails bretons pour retrouver du rythme (mon nerf sciatique me le permet maintenant) : Corsaires (64kms : 14è), Cap Sizun (29kms : 8è), BUT (66kms : 6è) ; puis des courses en Pyrénées : Canigou (63kms/3600mD+ : 1er !!!?), GRP (80kms/5000mD+ : 26è). La prépa comporte aussi des sorties rando-trail de plus de 7h (n’est-ce pas Bruno !?), conclues en septembre par le GR20 Sud en 2 jours (qui tombait d’ailleurs au moment de la course des foulées d’où mon absence…), à une allure qui me surprenait moi-même (16h30 pour 39h en données topo-guides).

Le jour J arrive et je suis prêt physiquement, mais surtout mentalement pour affronter au mieux tous les paramètres d’une course aussi longue en montagne. La principale inconnue est de courir au moins une nuit complète. L’épreuve se décompose naturellement en 4 trails successifs de 35 à 50kms, entrecoupés par les 3 bases de vie.

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FONT ROMEU/VERNET LES BAINS

Départ 10h de Pyrénées 2000 (station à côté de Font Romeu), beau soleil mais 5°C seulement. Je suis calme, serein et confiant. Petite boucle dans la station puis descente légère par des grandes pistes (pour étaler le peloton de 190 partants) vers Mont Louis où m’attend Catherine. Je suis en footing très léger (10 à 11km/h) et reste gentiment en milieu de peloton. Je suis toujours étonné pour des courses aussi longues, d’en voir partir à 15km/h, que je double à peine une heure plus tard, déjà essoufflés… Après la citadelle de Mont Louis, petite descente en fond de plateau et remontée par des chemins semi-urbains, vers Planés et son ravito (20è au CP). A Planès commence la vraie partie montagnarde par une montée dans la vallée de l’Orri, avec de gros blocs qui gênent pour courir même dans les replats. Puis de l’autre côté de la vallée, descente légère sur un grand sentier rapide pour atteindre la cabane d’Aixéques. Petit ravito express et 1ère vraie ascension de +650m sans difficulté, vers le col de la Mija à 2350m. Point de vue magnifique de ce col très ouvert dans toutes les directions, en formant un val herbeux. Derrière, descente très sèche (-500m en 3kms) dans la caillasse pour atteindre Caranca et son ravito. Dans cette descente je double un italien (qui restera longtemps au contact mais abandonne au 2/3 de course) qui cherchait constamment le balisage : il manque de lucidité et de relâchement… Puis succession de petites montées et descentes dans une nature semi forestière très sauvage, ou une guêpe me pique sous la cuisse droite… 2ème ascension vers le col del Pal vers 2300m. On longe ensuite la ligne de crête à droite pendant 2kms et je trouve au bout un gars allongé au sol : « ça va ? » : « j’ai des vertiges… ». Après l’avoir convaincu que c’était seulement l’altitude (on avoisine 2400m depuis 20’), on commence à redescendre ensemble. Reprenant ses esprits, je l’abandonne pour reprendre mon rythme. Mais la première moitié de cette longue descente (-800m) est très technique avec une ornière au milieu de gros blocs qui forment des marches jusqu’à 1m de hauteur… Puis on aperçoit le village de Mantet en fond de vallée, avec un sentier en lacets interminables pour l’atteindre, variant entre herbages et pierriers… Ravito de Mantet tenu par des militaires mobilisés. Je m’arrête 10’ pour bien m’alimenter. Je repars pour la petite ascension du col de Mantet et je ne vois plus personne derrière dans la vallée (j’étais alors 8è). Descente vers le village de Py par un sentier très varié mais plaisant. Ravito express au village puis environ 1h sans grand dénivelé vers le col de Jou, mais avec un petit sentier difficile à courir, entrecoupé de passages de roches à escalader… Du col de Jou, c’est la porte vers Vernet la 1ère base de vie. Près de 45’ de descente (pour 500mD-) sur un sentier rapide sans difficultés, ou je double un autre coureur (qui abandonnera aussi, à mi-course).

VERNET LES BAINS/ARLES SUR TECH

Je rentre dans la salle de sport de Vernet (7è), je profite de la présence de Catherine pour prendre mon temps, discuter, bien manger et boire, et surtout changer une 1ère fois de chaussures car le pied droite est déjà agresser par des grains de sables… Je repars 25’ plus tard, (9è) pour la plus longue ascension (+1500m pour 10kms en 2h30’) vers les Cortalets (refuge sous le pic du Canigou). La nuit tombe dans cette ascension, et je me couvre progressivement. Un gars revient sur moi. Mais il s’agit d’un coureur en relai qui partait tout frais de Vernet. On discute et finalement je suis son train. Une bonne soupe au refuge et on repart mais je lâche ce compagnon dès la redescente vers Estanyol. Je me dis alors que mon travail de descente a bien payé, car le relâchement, les trajectoires et appuis nécessitent un gros travail. Quand on analyse les temps partiels par rapport aux 1ers des grandes courses, on se rend compte que l’on perd beaucoup plus de temps en descente qu’en montée… Je commence aussi à remonter les derniers coureurs de la Grande Traversée, partis 1h avant ma sortie de Vernet. Je suis donc moins seul, et ce pour quasiment le reste de la course… Suit un sentier relativement plat à flanc de colline, mais pavé de gros blocs pour sautiller… J’aime ce tronçon que je commence à bien connaître, car la course du Canigou y passait aussi. Petite remontée vers le col de la Cirère à 1700m ou en 2014 je découvrais un superbe levé de soleil, mais là, c’est un ciel étoilé et les éclairages de villes en bas de vallée. Redescente vers Batère et son ravito. Bonne pause de 10’ et on continue de redescendre par des grands chemins et de petits sentiers piégeux (avec un ancien câble acier déroulé le long), jusqu’à Arles la 2ème base de vie.

ARLES SUR TECH/LE PERTHUS

J’entre dans la salle de sport d’Arles ou on m’annonce 5ème ! Avec le mélange des courses, et la nuit, je n’ai pas réalisé que je remontais des concurrents… C’est plus tard sur le podium que mon poursuivant final, m’informe que je l’avais doublé… dans une descente, bien sûr. Il est 1h du matin et le froid devient saisissant car on m’annonce 0°C dehors. J’ajoute une couche thermique sous la veste, le collant, un bonnet, gants… Je change à nouveau de chaussures car cette fois c’est la voute plantaire gauche qui souffre de mes nouvelles HOKA « Speedgoat ». Encore 25’ d’arrêt et je repars en frissonnant mais on se réchauffe vite avec une ascension pentue de +700m, sur le parcours du km vertical du Vallespir. S’en suit des sentiers de forêts, pour redescendre à Montalba, et remonter jusqu’au Roc de France, par une variante plus technique qu’en 2014. La lueur du jour revient, et j’admire le magnifique point de vue sur le massif des Albères, et toutes les lumières de villes qui dessine le trait de côte… Au Roc, petit ravito sans soupe. Comme je me sens barbouillé, je ne mange qu’un TUC et repars dans la descente. Réaction violente 100m plus tard par une série de vomissements douloureux mais qui fait le ménage. Par prises de petites gorgées d’eau, le système digestif repart, et moi avec pour une longue descente dans un grand chemin, côté espagnol. Las Illas avec son ravito bien garni, et ses coureurs de relai qui se tiennent chaud à l’abri en attendant leur tour… Je suis toujours 5ème. Je ne le sais pas alors mais les écarts se creusent autour de moi (30’ devant et 45’ derrière)… De grands chemins qui obligent à courir (seul finalement), conduisent  au Perthus la 3ème base de vie. Sur ce tronçon, le soleil est bien levé  et ses premiers rayons réchauffent enfin. On monte vers la citadelle sans un chat, pour redescendre derrière vers le village frontalier. Je réalise que la nuit s’est bien passée, sans gros coup de mou, ou envie de sommeil…

LE PERTHUS/ARGELES SUR MER

J’entre dans la salle chauffée de Perthus, on m’annonce 4ème : je bénéficie de l’abandon de l’italien que j’avais perdu de vue. Je prends à nouveau 25’ pour m’alimenter, me déshabiller, et même me changer. J’entame donc le dernier 1/4 de course. On remonte forcément, progressivement vers le col de Ouillat. Puis le circuit diffère de 2014 avec une liaison vers le col des 3 hêtres, par une longue piste carrossable de 12kms, sans grand dénivelé. Je m’oblige donc à courir le plus possible, malgré les pieds douloureux. 2 filles de Thuir, en relai, me doublent alors. Mais je les retrouve au ravito du col des 3 hêtres, à prendre des photos… Je les laisse passer devant car commence alors la descente la plus redoutable vers Lavall (-700m en 3kms), avec un sentier taillé dans la roche, très technique. J’en obtiens 2 ampoules sous le pied droit par les frottements répétés pour bloquer les appuis. Je m’arrête pour enlever la chaussure et remettre un peu de NOK. Les 2 filles de Thuir me redoublent car elles s’étaient perdues. Enfin en bas, je traverse la rivière et aperçois ma voiture à l’entrée du village : Catherine est donc là… Je la retrouve au ravito, et prends donc une pause de 15’, pour notamment faire un pansement de fortune au pied, avec les bénévoles… Une dernière grimpette de seulement +350m, mais sur un versant Sud rocailleux, semi découvert, en plein soleil de mi-journée et à faible altitude. Je prends un coup de chaud mais ça passe. Sur le sommet, on discerne bien Argelès/Mer, à moins de 10kms. Plus qu’à descendre avec une 1ère partie encore très technique, équipée même de cordes, tel un GR20… Les 2 filles de Thuir me doublent encore, toujours tête en l’air… Je les retrouve d’ailleurs au dernier ravito : « OK maintenant je ne vous retrouve qu’à l’arrivée! ». Effectivement je ne les revois plus et fini seul la grande piste en descente douce, puis une route pour rentrer dans la ville par le port à contourner. Les badauds sont nombreux et certains encouragent sympathiquement. Dernier km sur l’allée piétonne qui longe la plage, ou je fais bonne figure en reprenant une allure de 12km/h car c’est le sprint final… L’arche se rapproche et ça y est c’est fini…

LE BILAN

EVELYNE BARRE - mms_20151011_14400530h50’, mais l’essentiel était de finir… Le bonus avec une 4ème place scratch alors qu’une fille d’une autre planète  se glisse dans le podium. Je suis donc 3ème homme et 1er V1…
J’estime que la course s’est bien passée. A aucun moment je n’ai douté de la possibilité de finir même si j’ai cumulé progressivement des douleurs (2 pieds, genou gauche, hanche droite).
Au niveau énergétique, je retiens une sensation de continuité fluide et linéaire, sans coup de mou. Le corps était bien préparé à utiliser principalement les graisses (d’où -2kg sur la balance). Le système digestif dont la capacité est divisé par 7 en course, même en aérobie, ne peut absorber toutes les calories consommées. J’ai dû consommer au total environ : 300g de poudre Effinov, 200g de barres (principalement Meltonic), 5 tranches de jambon blanc, une quinzaine de TUC, des chips, et surtout des soupes, en complément de plus de 10l d’eau plate, 2l d’eau gazeuse et un peu de coca.

Les pieds étaient douloureux mais relativement en bon état, même avec 3 ongles en moins. Près de 3 semaines plus tard, je n’ai pas recouru, et je n’en éprouve pas l’envie, car le corps a besoin d’une grande pause, pour rebondir plus tard… J’attends Noël pour me pré-inscrire à l’UTMB puisque cette année j’ai cumulé tous les points nécessaires.

Je garde le souvenir d’images fortes pendant la course, mais aussi pendant les sorties de préparation. Le principal intérêt de ces épreuves est de découvrir d’autres horizons, en pleine nature.

Une telle aventure ne s’aborde donc pas à la légère. Ma prépa me semble adaptée. Même pour une telle distance, je privilégie toujours la qualité à la quantité. J’ai dû courir une moyenne de 45 à 50kms/semaine sur 9 mois, comme chaque année, avec un complément vélo.

A suivre.

Vincent LEBRUN